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Incendies en Australie : quel rôle a joué le climat ?

Par Quentin PERCEROU, rédacteur

L’année 2019 s’est achevée en Australie avec de nombreux records de chaleur, une sécheresse également record, ainsi qu’une précocité et une intensité jamais vues des feux de forêt qui ravagent toujours l’île-continent. Quel rôle a joué le climat dans cette situation dramatique ?

Incendies en Australie : quel rôle a joué le climat ?

Une année 2019 record pour la chaleur et la sécheresse : voici les conditions climatiques que l’Australie a rencontrées l’année dernière et qu’elle subit encore. Ces conditions sont des facteurs importants des feux de forêt qui, depuis septembre ravagent l’écosystème australien. Depuis septembre jusqu'à aujourd'hui, plus de 10 millions d’hectares ont brûlé, une surface équivalente à l'Irlande. Ces feux touchent surtout la Nouvelle-Galles du Sud, l’état australien le plus peuplé, dont Sydney est la capitale.

Au banc des accusés, plusieurs facteurs : une année climatique particulière, le réchauffement climatique et le facteur humain. 

Le climat de l’Australie en 2019 a en effet été conditionné par la mise en place des phases particulières de la circulation atmosphérique générale qui ont permis des températures anormalement élevées, ainsi qu’une sécheresse record et des vents violents dans le sud-est de l’île-continent. Autant d’ingrédients que l’on reconnaît comme étant des facteurs aggravants des incendies en cours. 

L’année la plus chaude et sèche jamais observée

Pour commencer, le mois de janvier 2019 a été le mois le plus chaud de l’histoire de l’île-continent avec une température moyenne nationale de 30,8°C. Au cours de ce mois, on a enregistré la température minimale (au matin) la plus élevée pour tout l’hémisphère sud avec 36,6°C relevés à Wanaaring. A Port Augusta, le mercure a atteint les 49,5°C de température maximale.

Décembre 2019 est aussi un mois record en termes de chaleur. Un nouveau record mondial de température maximale a été établi à Nullarbor, en Australie-Méridionale, avec 49,9°C le 19 décembre. Il s’agit d’un record national mensuel de chaleur, mais aussi mondial. La veille, l’Australie vivait son après-midi la plus chaude jamais enregistrée avec 41,9°C de moyenne nationale des températures max. Les 17, 18 et 19 décembre ont enregistré une moyenne nationale des températures maximales supérieure à l’ancien record du 7 janvier 2013 et ses 40,3°C.

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Crédit : La Chaîne Météo

Conséquence de cette pluie de records : l’année 2019 est la plus chaude jamais enregistrée avec une moyenne des températures supérieure de 1,52°C par rapport à la moyenne calculée de 1910 à nos jours, pulvérisant le record de 2013 et ses 1,33°C. Idem, la moyenne des températures maximales sur l’année s’établit à 30,69°C, soit 2,09°C au-dessus de la moyenne calculée de 1961 à 1990. L’ancien record, encore de 2013, était de… 30,19°C.

Parallèlement à la chaleur, l’Australie a enregistré son printemps (de septembre à novembre) et son mois de décembre les plus secs jamais observés. Les services météorologiques australiens ont déterminé que l’année 2019 est l’année la plus sèche jamais observée. L’ancien record de 1902 a été battu. La moyenne des précipitations maximales à l’échelle nationale est de 277,63 mm, bien en-dessous de la moyenne nationale de 465 mm et de l’ancien record de sécheresse de 314,46 mm. 

Outre le réchauffement climatique, le climat australien s’est trouvé conditionné par des anomalies au niveau de la circulation atmosphérique à grande échelle qui ont permis des conditions anormalement sèches et chaudes.

Comment expliquer cette sécheresse et chaleur records ?

Le climat de l’Australie est entre autres conditionné par la différence de température des eaux de surface qu’on retrouve dans la partie occidentale de l’océan Indien, vers l’Afrique, et orientale, vers l’Australie et l’Indonésie. C’est ce qu’on appelle le dipôle de l’océan Indien. Quand une phase positive se produit, les eaux du bassin sont plus chaudes du côté africain et plus froides du côté australien, permettant la mise en place de conditions anticycloniques sur l'Océanie.

Ces conditions affaiblissent les remontées humides, la formation de nuages et de précipitations sur l’île-continent et favorisent la survenue d’épisode de sécheresse. Or, une phase fortement positive de cette circulation atmosphérique s’est mise en place en 2019, avec une anomalie positive record de +2,3 en octobre 2019. Des températures anormalement élevées ont également plus de chances de se produire sur le sud et surtout le sud-ouest lorsqu’une phase positive du dipôle Indien se produit.

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Crédit : Bureau of Meteorology

Une autre circulation atmosphérique globale s’est trouvée dans une phase qui a permis la montée des températures, de la sécheresse mais aussi du vent.

Des vents plus forts et secs sur le sud-est de l’Australie 

Plus connu en Australie sous le nom de Southern Annular Mode (SAM), ou chez nous par "Antarctic Oscillation" (AAO) cette circulation atmosphérique générale se caractérise par des variations de pression sur l’Antarctique et les eaux méridionales de l’Australie : ces variations influent sur la position des vents d’ouest. Quand une phase négative de l’oscillation Antarctique se produit, les vents d’ouest remontent plus au nord que la normale, plus précisément sur l’Océanie. Ces vents, parfois forts, soufflent de l’intérieur des terres arides du désert australien vers la frange littorale de la Nouvelle-Galles du Sud. L’air apporté est très chaud et sec, favorisant la survenue d’épisodes caniculaires intenses et des conditions sèches sur tout le sud-est et l’est de l’Australie. Parallèlement, si des feux de forêt se produisent, plus connus sous le nom de bushfire ou feux de brousse, les vents forts attisent les flammes et les propagent vers les zones habitées du littoral oriental, ainsi que les fumées toxiques qui s’en dégagent.

La concomitance de ces deux phases, fortement positive pour le dipôle de l’océan Indien, et fortement négative pour l’Oscillation Antarctique (dont vous trouverez des explications plus détaillées ici) ont contribué à une année 2019 record autant pour la sécheresse que pour la chaleur.

Des conséquences désastreuses sur l’écosystème

Ces conditions climatiques augmentent la durée, la fréquence et l’intensité des feux de brousse en Australie. Par combinaison de températures anormalement élevées avec cette sécheresse record, auxquelles s’ajoutent un fort ensoleillement et des vents forts, les sols et la flore ont subi un dessèchement important par évapotranspiration (l’évaporation de l’humidité contenue dans les sols et les végétaux). Ainsi, tout départ de feu se traduit par une propagation rapide avec les vents. Les incendies deviennent alors incontrôlables en se propageant à une vitesse folle.

L’intensité permet également la formation de pyrocumulonimbus (Cumulonimbus flammagenitus), c’est-à-dire des nuages d’orage créés par les feux de brousse. Quand ils sont très importants, ils peuvent mettre en place ce qu’on appelle un microclimat qui leur permet de s’alimenter de façon autonome. Ce type d’orage déclenche de nouveaux feux par la foudre (la principale cause naturelle des départs de feux) tout en aggravant par les rafales de vents sous orage les autres feux alentour.

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Crédit : La Chaîne Météo

Dans le pire des cas, des tornades de feux peuvent se produire, avec des vents encore plus violents et plus imprévisibles. Une tornade de feu a justement renversé un camion de pompier le weekend dernier, tuant l’un des soldats du feu à son bord.

Des incendies exceptionnels sur une zone inhabituelle

Certes, les feux de forêt en cette période de l’année sont récurrents et entretiennent même la biodiversité de l’Australie par enrichissement des sols et pour les espèces animales. Toutefois, une trop grande fréquence peut déséquilibrer l’écosystème jusqu’à un point de non retour, tout comme une trop grande intensité des feux empêcherait l’écosystème de renaître de ses cendres. C’est ce que l’on craint en Australie actuellement, avec une précocité importante (dès le mois de septembre) et une intensité exceptionnelle des incendies. Ils ont jusqu'à présent ravagé l'écosystème dans des proportions rarements vues, si ce n'est sans précédent.

Depuis septembre, c’est plus de 10 millions d’hectares partis en fumée jusqu’au 8 janvier. Selon Serge Zaka, outre la surface brûlée, ce sont aussi des zones inhabituelles qui ont été frappées comme les “rainforest” ou forêts humides d’eucalyptus.  La moitié de la superficie des Montagnes Bleues a été détruite, 30 espèces animales et 30 espèces végétales seraient perdues dans le parc national de Nightcap ou encore 80% de l’écosystème de la région de Sydney aurait été détruit. Quant au nombre d’animaux décédés ou touchés par les incendies, le chiffre fait frémir : un milliard de mammifères, d’oiseaux et de reptiles en Nouvelle-Galles du Sud selon le professeur Chris Dickman, expert en biodiversité australienne à l'université de Sydney. La surface ravagée par les incendies dans l’état est la plus grande depuis au moins 50 ans. Et l’été austral n’est pas encore terminé. 

Ces incendies génèrent également des fumées toxiques très importantes qui se trouvent soufflées vers la frange littorale de la Nouvelle-Galles du Sud et le sud-est vers le Territoire de la capitale australienne et Victoria. L’air devient littéralement irrespirable. La capitale australienne, Canberra, s’est retrouvée momentanément à la première position de l’air le plus pollué de la planète. Le panache de fumée a traversé l'océan Pacifique pour se retrouver en Amérique latine.

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Crédit : Satellite Himawari-8

Outre les anomalies de circulation atmosphérique à grande échelle, ainsi que le réchauffement climatique, l’action humaine est aussi pointée du doigt.

Quelle responsabilité humaine ?

Les départs d’incendie commencent dans la majorité des cas  dans le monde à cause d’activité humaine, intentionnelle ou non, dans 80 à 85% des cas (et 6% de causes naturelles dont la foudre constitue la plus grande partie). De nombreuses arrestations ont eu lieu en Australie. Depuis novembre, 24 australiens ont déclenché volontairement des incendies, et la police comptabilise 183 personnes qui sont potentiellement exposées à des poursuites. 53 d’entre elles n’auraient pas respecté l’interdiction de faire un feu et 47 pour le jet d’un mégot allumé.

Cela ne revient pas à dire que lesdits pyromanes sont la cause principale des feux actuels, ni de leur violence et de leur fréquence en Australie comme s'emploie à le démontrer cet article qui incrimine la foudre et le climat de 2019. Faire le lien entre les pyromanes et les incendies actuels serait faire un raccourci que les faits et statistiques ne semblent pas corroborer. 

Des décisions politiques ont également pu avoir un impact sur l’efficacité de la riposte menée par les pompiers, comme une coupe budgétaire à hauteur de 13 millions de dollars dans le budget alloué aux pompiers de Nouvelle-Galles du Sud selon le Canberra Times. De même, les effectifs en Nouvelle-Galles du Sud seraient insuffisants.

Aussi pointée, l’industrie du charbon, qui représente une importante part de l'économie australienne, est l’une des plus polluantes. Le 1er ministre australien, Scott Morrison (vertement critiqué pour sa gestion de la crise) reste un fervent défenseur de cette industrie, disant ne pas vouloir sacrifier des milliers d’emplois pour une crise climatique qu’il ne reconnaît peu ou pas par ailleurs.

Quelle suite aux incendies en Australie et Nouvelle-Galles du Sud ?

Les spécialistes se disent très inquiets quant à la situation actuelle et ne voient pas d'amélioration significative avant des mois. Nous sommes encore en plein été austral et un nouveau pic de chaleur et de vents forts se produira ce vendredi, réhaussant le risque d'incendie à des niveaux de "très haut" à "extrême" pour la Nouvelle-Galles du Sud, avec de nombreuses interdictions de faire des feux.

Seule nouvelle positive : le dipôle de l'océan Indien est retourné à une phase neutre, ce qui devrait permettre aux conditions sèches et chaudes de s'atténuer dans les prochains mois.

Sources :

Feux australiens : pourquoi faut-il en parler ? Une analyse scientifique vulgarisée (Serge Zaka)

Indian Ocean influences on Australian climate (Bureau of Meteorology)

Southern Annular Mode and the Australian climate (Bureau of Meteorology)

 

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