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Ouragans : sont-ils plus violents avec le réchauffement climatique ?

Par Regis CREPET, météorologue
mis à jour le

Avec le passage de l'ouragan Ian dans le golfe du Mexique, dont le renforcement a été très rapide, la question de l’influence du réchauffement climatique sur les phénomènes cycloniques revient dans l’actualité. À ce sujet, si certains liens semblent faire consensus, nous manquons encore de recul pour connaître les effets du réchauffement sur le nombre d'ouragans.

Crédit : La Chaîne Météo

La saison cyclonique dans l'Atlantique nord avait pris du retard cette année, et les mois de juillet et d'août ont été remarquablement calmes dans le bassin de l'Atlantique nord. Cependant, on note depuis la mi-septembre un démarrage de l'activité cyclonique avec notamment l'ouragan Fiona qui était remonté jusqu'au Canada et l'ouragan Ian qui menaçait la Floride ce mercredi en catégorie 4/5. Face à sa puissance, la question du rôle du réchauffement climatique dans la genèse des ouragans est à nouveau posée. Cet aspect avait d'ailleurs été abordé dans la première partie du 6ᵉ rapport du GIEC concernant les bases physiques de l'évolution climatique.

Crédit : La Chaîne Météo

Des variations cycliques du nombre d'ouragans

Crédit : NOAA

Rappelons tout d'abord que la quasi-totalité des ouragans dans l’Atlantique se produit dans la moitié nord de l’équateur, et s’étend principalement du large du Cap-Vert (à l’ouest du Sénégal) jusqu’au Golfe du Mexique, en passant par les Antilles. Si 11 phénomènes cycloniques s’y produisent en moyenne chaque année on observe cependant des écarts importants. Ainsi, entre 2010 et 2018 le nombre d’ouragans est resté relativement faible (environ 5 à 6) alors que la dernière période très agitée dans l’Atlantique fut la décennie 1995 à 2005, avec une année record en 2005 (28 phénomènes, devant les années 1933 et 1995 avec 21 et 19 phénomènes). Ce record a été battu en 2020 avec 31 phénomènes cycloniques (incluant les tempêtes tropicales et les ouragans), après quelques années plus calmes.

En comparant avec d'autres océans, on remarque que pendant les périodes de calme en Atlantique, le nombre d’ouragans explose à l'inverse dans l’océan Pacifique (appelés là-bas cyclones et typhons), et bien que parfois les deux océans soient mouvementés en même temps. L’océan Pacifique se subdivise par ailleurs en plusieurs « bassins » cycloniques (Pacifique Nord, Pacifique Sud et Est, sans compter l’océan Indien), ce qui complique les statistiques. Ce phénomène de « vases communicants » s’est bien vérifié en cette décennie, avec un nombre important de typhons dans le sud-est asiatique (des Philippines au Japon) pendant le calme qui régnait en Atlantique.

Dans cet article, nous limiterons néanmoins notre analyse à l'évolution spécifique de l'Atlantique Nord, qui concerne directement les Antilles, les États-Unis, et parfois, l'ouest de l'Europe.

Les ingrédients : une mer chaude et de faibles courants atmosphériques

Les conditions favorables à la formation des phénomènes cycloniques sont partout les mêmes : il faut en outre une mer chaude (au moins 27°C sur 50 m de profondeur) qui donne le carburant (chaleur et vapeur d’eau) pour former et entretenir l’ouragan, et des vents environnants très faibles pour que l’ouragan puisse évoluer sans obstacle, aussi bien au niveau de la mer qu’en haute altitude, au risque de le faire décliner. Mais d’autres paramètres fondamentaux entrent en jeu comme : les cycles de températures en surface (la zone équatoriale subit des variations décennales) et les flux en altitude (les vents d’est apportent du sable du Sahara au-dessus de l’Atlantique, ce qui inhibe leur formation). Les cycles El Nino / La Nina dans le Pacifique influent aussi le comportement des ouragans dans l’Atlantique, car ils interfèrent avec les grands vents qui soufflent dans la stratosphère. On sait que les années « El Nino » freinent la formation des ouragans dans l’Atlantique tandis que les années « La Nina » favorisent leur formation (comme 2020 et 2021 et à l’instar de 1995 et 2005). Cependant, là aussi, des paramètres externes telles les particules sableuses présentes dans l'atmosphère peuvent inhiber ce processus, comme cette année où nous sommes en phase "La Nina" avec une activité cyclonique restée pourtant très faible jusqu'à présent.

Le rôle du réchauffement climatique en question

Avec le réchauffement climatique planétaire contemporain, on pourrait penser que les conditions météorologiques sont propices à un développement exponentiel des ouragans dans un environnement plus chaud, or, il n'y a pas de consensus à ce sujet. Les études et observations montrent qu’il y a eu des ouragans aussi violents et aussi nombreux par cycles, bien avant le début des relevés satellitaires (on retrouve des témoignages, descriptions et peintures du 18 et 19ᵉ siècle pour les Antilles par exemple). On note aussi, depuis les relevés modernes, que le nombre moyen d’ouragans et d’ouragans « majeurs » (dont l’intensité est d’au moins la catégorie 3 sur les 5 que compte l’échelle internationale de Saffir-Simpson) est stable et avec même une légère tendance à la baisse depuis une décennie. La relation de cause à effet n’est donc pas automatique.

Pas davantage d'ouragans, mais un développement plus intense ?

Ainsi, dans un communiqué du 1er juin dernier, la NASA indique que si le nombre des ouragans a tendance à augmenter depuis les années 1980 en Atlantique Nord, jusqu'à présent, "la plupart de ces augmentations sont dues aux variations naturelles du climat". Cependant, poursuit la NASA, une étude récente suggère que "la proportion récente d'ouragans de l'Atlantique Nord subissant une intensification rapide est un peu trop importante pour être expliquée par la seule variabilité naturelle. Cela pourrait être le début de la détection de l'impact du changement climatique sur les ouragans", précisent-ils. En revanche, la fréquence des ouragans touchant les États-Unis (un sous-ensemble des ouragans de l'Atlantique Nord) n'a pas augmenté depuis 1900, malgré un réchauffement climatique important et le réchauffement de l'océan Atlantique tropical".

Dans l'océan Pacifique, ce nombre est même en diminution (1). En revanche, les modèles informatiques simulant le climat font état d'un renforcement de l'intensité des cyclones (vents et pluies) mais aussi d'une possible baisse de leur fréquence à l'avenir au niveau du globe. « Des cyclones d'une intensité plus grande seraient l'une des conséquences attendues du changement climatique », explique Valérie Masson-Delmotte, membre du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat).

Dans une étude révisée le 9 août 2020 (2), la NOAA indique clairement que "si la fréquence des cyclones tropicaux reste la même au cours du siècle à venir, un réchauffement induit par les gaz à effet de serre pourrait entraîner un risque accru à l'échelle mondiale d'occurrence de tempêtes de catégorie 5 hautement destructrices." Il n'y a donc pas consensus sur l'augmentation du nombre d'ouragans mais plutôt sur leur force qui pourrait augmenter, et cela vers des latitudes plus hautes que de coutume.

Dans ce même ordre d'idée, les études menées par Météo France montrent une possible diminution du nombre d'ouragans sur l'ensemble de la planète, indiquant que des eaux océaniques plus chaudes ne faciliteraient pas forcément la formation des cyclones. En revanche, le rapport du GIEC pour les décideurs insiste sur le fait que les ouragans pourraient connaître des phases de développement plus rapides et "explosives", ce que l'on constate d'ailleurs ces dernières années, avec des pluies plus intenses (3)

Mesurer l'énergie potentielle d'un ouragan est une donnée essentielle. Il existe à ce sujet une nouvelle mesure appelée l'ACE (l'indice ACE est utilisé pour quantifier l'activité cyclonique d'une saison ou d'un ouragan). Cet indice est calculé (ou réanalysé) depuis 1951 pour l'Atlantique Nord et depuis 1972 pour le Pacifique, car les données d'archives étaient incomplètes auparavant. Il permet de mesurer et de comparer l'énergie de ces ouragans, qui n'est d'ailleurs pas toujours en rapport avec le nombre de phénomènes. Ainsi, l'année dernière en 2020, l'indice ACE était plus faible que celui de l'année 2005 pour le même nombre de phénomènes.

Crédit : NOAA

Des chercheurs affiliés à plusieurs institutions aux États-Unis ont par ailleurs déterminé que l'augmentation du nombre d'ouragans se formant dans l'Atlantique au cours des dernières années n'est pas liée au réchauffement climatique. Ils suggèrent plutôt, dans leur article publié dans la revue "Nature Communications", que cela reflète simplement des aléas météorologiques variables naturels (4).

En conclusion, on retiendra que, dans le contexte du réchauffement climatique, l'atmosphère peut contenir davantage de vapeur d'eau et que la température des océans peut être plus élevée. Si ces paramètres n'évoluent pas autant dans la zone intertropicale qu'aux hautes latitudes, cela peut suffire à donner plus de carburant aux ouragans qui se forment. Si leur nombre ne semble pas augmenter de façon perceptible, on observe cependant depuis quelques années une montée en puissance rapide de ceux qui se forment, avec des cumuls pluviométriques plus intenses. D'autre part, l'élévation, certes lente du niveau de base des océans, peut renforcer les effets des submersions marines sur les zones littorales. Ces nuances, par rapport aux précédentes décennies, pourraient devenir la nouvelle norme dans le futur avec le réchauffement climatique et feraient peser une épée de Damoclès au-dessus des zones littorales.

Notes :

(1) Ouragans et réchauffement climatique, étude de la NOAA

(2) Cyclones tropicaux dans le Pacifique

(3) NOAA

(4) Les ouragans dans l'Atlantique ne seraient pas plus nombreux

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